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Critiques de livres

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http://www.editions-rackham.com/wp-content/uploads/2012/09/stromquist-sentiments-couv.jpgLes Sentiments du prince Charles, Liv Strömquist, traduit du suédois par Kirsi Kinunnen et Stéphanie Dubois, Rackam, 2012, 136 pages, 18 euros

 

Cet ouvrage est disponible dans la librairie de CheZ VioleTTe.


Deux questions me taraudent depuis longtemps au sujet du couple hétérosexuel... Peut-on, et comment, avoir des oasis de relations équitables si le reste de la société fait un sort inégal aux femmes et aux hommes ? Par exemple, si une première grossesse fait stagner la carrière d'une femme pendant que celle de son conjoint avance, les responsabilités qui lui seront données à lui, avec des exigences plus fortes de présence (1), mettront à mal leur bonne volonté de s'investir tou-te-s deux à égalité dans les tâches domestiques. Rien à faire, nous sommes pris-es dans un tissu social, et il ne s'agit pas uniquement des injonctions des beaux-parents aux fêtes de famille. Ou bien : pourquoi, comment peut-on demander à la même personne d'être à la fois amant-e, ami-e, parent de ses enfants, copropriétaire, co-habitant-e ? Et n'est-ce pas voué à l'échec, au vu ne serait-ce que des différentes temporalités, celle du désir et celle de l'éducation d'un enfant par exemple ? Si j'aborde la question ici, ce n'est pas pour inaugurer une carrière de conseillère matrimoniale (2) mais parce que Les Sentiments du prince Charles a relevé le défi d'y répondre, dans un ouvrage qui reprend des éléments historiques, anthropologiques et psychanalytiques pour brosser un tableau des enjeux féministes du couple et de l'amour. Rien que ça. En bande dessinée.

 

Liv Strömquist nous livre donc une synthèse dans laquelle elle confronte des écrits théoriques avec des histoires de couples, basées tantôt sur des archétypes qui éveilleront de nombreux échos chez les lecteurices, tantôt sur l'histoire de personnalités qui vont de Whitney Houston, fameuse femme maltraitée, à lady Di délaissée, les deux donnant lieu aux chapitres les plus poétiques de l'ouvrage, en passant par des people suédois que les notes ne suffisent pas à présenter. Râlant, de même qu'une moitié de la bibliographie qui n'est disponible que dans cette langue... Mais surprise, les pays scandinaves ne sont pas en reste et là-bas aussi, les hommes dans des positions de pouvoir ou de prestige, quand ils sont séparés, prennent souvent des compagnes beaucoup plus jeunes qu'eux. Coïncidences, hasards de l'amûûûr (qui comme chacun-e sait, est aveugle) ? Il s'agit évidemment d'une structure sociale dont nous refusons d'admettre qu'elle influence ce que nous pensons être nos choix les plus intimes. Pier Paolo Pasolini avait montré, dans son documentaire Comizi d'amore, sur une Italie qui acceptait le divorce et fermait ses maisons closes, combien l'amour et la sexualité étaient chose politique ; Liv Strömquist se donne le même but.

Le manque de recul de nos sociétés occidentales sur le fait amoureux est assez accablant. Et il a des conséquences parfois plus graves que le malheur que chacun-e se traîne quand ses aspirations ne sont pas accomplies. Des campagnes contre le mariage forcé présentent ainsi ingénument le choix de sa/son conjoint-e comme une exigence universelle de droits humains, sans noter son caractère historique ni reconnaître les structures sociales (arriérées, forcément) qui promeuvent les mariages arrangés. Oui, j'ai changé de vocabulaire, car s'il est difficilement justifiable d'insérer de force une personne dans un système social qui n'est plus le sien car elle a intégré celui de sa société d'accueil (3), le mariage arrangé a été en Europe la manière prédominante et tout à fait acceptable de constituer ou plutôt d'étendre les familles jusqu'à l'invention de l'amour romantique (4). L'amour romantique apparaît au milieu du XIXe siècle et se généralise en quelques décennies, dans une société capitaliste, qui s'industrialise rapidement et est saisie par l'individualisme. C'est une relation particulièrement individualisée, qui ne met plus en jeu les familles et repose sur l'établissement d'un « marché libre » des relations amoureuses. Liv Strömquist rappelle à quel point nos éléments de langage (les mêmes en suédois et en français) témoignent de notre connaissance de ce marché et du corollaire, la marchandisation des produits qui y circulent – nous.

 

Ainsi donc on est passé de sociétés traditionnelles où l'amour entre conjoint-e-s était même dévalorisé (soit que l'amour soit réservé aux amants, d'après Sénèque et les troubadours, soit qu'il soit péché de le préférer à l'amour pour Dieu ou aux obligations reproductives et familiales), à des sociétés individualistes de marché où la liberté même du choix du/de la partenaire, avec ses difficultés, ses échecs, ses attentes ou ses déceptions, explique Randall Collins (5), crée l'amour par une activité émotionnelle intense – qui peut se nourrir elle-même dans les couples gourmands de drame, ou s'affaiblir tranquillement et se renouveler par la recherche régulière de nouveaux/elles partenaires. Le sociologue note également que, suite à la perte d'influence des églises, les relations amoureuses sont devenues des mini-religions, dont les rites renforcent les sentiments et qui se construisent par opposition aux autres individus. Les souvenirs amoureux (« notre chanson », « notre restaurant ») peuvent être ainsi comparés aux objets du culte ou aux totems païens. Comme chez les témoins de Jéhovah ou dans des sectes exigeantes, le lien est soit exclusif, soit rompu, il n'y a pas de continuum comme dans les relations amicales... l'auteure nous gratifie d'ailleurs d'une séquence assez drôle où deux ami-e-s posent les mêmes exigences qu'un couple et sombrent dans le ridicule.

Même si l'information n'est pas toute nouvelle (6), cette structure, bien qu'elle soit basée sur une liberté individuelle qui n'est en elle-même pas genrée, se révèle peu favorable aux femmes. On a accès ici à une étude (mal référencée) qui note les déclarations de personnes sur les changements intervenus dans leur vie après une séparation. Une séparation n'apporte aux femmes aucun changement particulier en matière de consommation de tranquillisants, et leur consommation de drogues ou d'alcool augmente après une rupture plus souvent qu'elle ne décline. Mais tous les autres indicateurs (travail, vie amicale, loisirs, etc.) sont positifs et 85 % d'entre elles témoignent d'une estime de soi accrue, alors que celle des hommes régresse plus souvent qu'elle ne progresse. Le bilan est beaucoup plus équilibré pour les hommes. Le couple hétérosexuel peut donc être compris comme une structure qui met les femmes à la disposition (sexuelle, domestique, relationnelle) des hommes, leur offre une vie moins riche et leur fait ainsi violence, même si le mot peut faire mal à entendre. L'ouvrage propose d'amusants intermèdes qui rappellent des situations d'exploitation de femmes par des hommes au sein du couple. Nancy Reagan, qui tombe amoureuse de Ronald sous la menace de la liste noire sur laquelle son nom figure et l'accompagne pendant ses dix années d'Alzheimer (7), est ainsi élue bobonne de l'année. Karl Marx, pour le non-crédit de Jenny Marx dans le Manifeste communiste, Sting pour sa chanson « Every Breath You Take » (« I'll be watching you », parce que « Can't you see, you belong to me » (8)) et Albert Einstein, pour son non-crédit de Mileva Marić dans la théorie de la relativité (9) concourent pour être le « petit ami le plus provocateur » (maladresse de traduction ?).

La question se pose donc... pourquoi autant de femmes restent en couple avec des hommes, maintenant que la liberté individuelle permet aussi bien de se marier avec l'objet de son désir que de ne pas se mettre en couple du tout ? La mise en ménage entraîne des bénéfices matériels qui dépassent peut-être ceux de la colocation, et partager son revenu avec une personne susceptible de gagner 25 % de plus n'est pas négligeable, mais c'est ailleurs que Liv Strömquist va chercher sa réponse, chez la psychanalyste Lynne Layton (10). Son étude sur les petites filles reprend celle de la sociologue Nancy Chodorow (10) sur les troubles psychiques des enfants ayant grandi dans des famille hétéronormatives et patriarcales. Les garçons, incapables de s'identifier avec des pères peu impliqués (11), cherchent des modèles ailleurs (super-héros et grands hommes, soit des modèles dont l'éventuelle vie familiale et relationnelle avec des femmes est invisible). Layton interroge quant à elle la construction des petites filles, qui se fait grâce à la figure d'une mère présente pour s'occuper d'elle et écouter ses besoins... elles apprennent ainsi ce que doit être une femme : comme une mère, attentive et serviable. Sans compagnon, beaucoup de femmes construites avec ces références ne pensent pas être accomplies car elles n'ont pas l'occasion d'exercer aussi intensément leurs talents relationnels, et en l'absence d'estime de soi (laquelle est peu cultivée chez les filles) il fait bon s'adosser à un homme confiant, perçu comme valant mieux que soi.

Même si l'on nous bassine avec l'idée que ces rôles sont naturels, le modèle de l'homme distant (12) et de la femme complaisante sont des modèles sociaux, que la dynamique des couples et des familles, ainsi que les productions culturelles, renforcent. L'ouvrage est inauguré par les exploits de quatre comiques, les stars des séries « Papa bricole », « Seinfeld », « Tout le monde aime Raymond » et « Mon oncle Charlie » qui affichent tous un désintérêt pour les relations affectives avec des femmes et du mépris pour leur mère. La psychologue Carol Gilligan (10) a documenté la méfiance de beaucoup d'hommes pour les situations intimes, qu'ils associent souvent au danger. Ces rôles de genre stéréotypés et sclérosés, avec des femmes en demande affective et des hommes en refus, construisent des relations non pas complémentaires (c'est l'un des pièges de l'essentialisme) mais inéquitables, où celle qui est en demande se montre prête à tout et vulnérable. La psychanalyste Jessica Benjamin (10) met en doute cette image d'hommes qui « à tout prendre préféreraient encore être seuls » en démystifiant leur auto-suffisance : leur indépendance affichée repose sur l'exploitation de la bonne volonté de femmes à leur égard, mais cette situation avantageuse reste malgré tout perçue par beaucoup d'entre eux comme aliénante. (Ainsi l'attitude la plus élégante que certains pensent pouvoir avoir est de simplement reconnaître ce don, voir illustration.) D'où cette situation paradoxale où ceux qui ont des avantages aux relations hétérosexuelles les vivent mal, tandis que celles qui les recherchent et les entretiennent majoritairement en reçoivent des bénéfices en grande partie négatifs.

 


Enlever un fardeau (Den Rücken freihalten) : collection par la Südeutsche Zeitung de témoignages d'hommes célèbres qui décrivent leur relation avec une compagne qui les libère des choses ennuyeuses de la vie pour leur permettre de s'accomplir par ailleurs.


Si l'hétérosexualité telle que nous la connaissons est au désavantage des femmes, la réaction de beaucoup d'entre elles dans les années 70 a été de reconsidérer les relations (affectives, sexuelles, de co-habitat) entre femmes, même passée l'adolescence ou sans identification au lesbianisme. Pourquoi pas ? Pour celles d'entre nous qui apprécient malgré tout (également) la compagnie des hommes, le féminisme passe par la réinvention des relations sexuelles, amoureuses et familiales, et par la participation des hommes au chantier, à moins de mettre aux enchères les relations avec ceux encore trop peu nombreux qui sont capables d'aimer avec générosité et de ne pas prendre pour acquis ce que nous leur offrons – en couple comme dans toutes les structures mixtes, au travail, entre ami-e-s, dans le monde associatif, etc. Ou alors, le sexisme ambiant aidant à reformuler jusqu'aux relations les mieux construites, il faudra continuer à se satisfaire de vies que nous vivons en contradiction avec nos idéaux. Cette bande dessinée nous rappelle tous ces enjeux en mêlant à merveille humour et gravité, théorie et situations de la vie de tous les jours. Si les soirées d'enterrement de vie de jeune fille/garçon passaient par cette lecture et ses commentaires plutôt que de nous rappeler que l'être humain descend du singe, le monde irait peut-être un petit peu mieux...

 

Andree O. Fobb


(1) Exigences parfois excessives et inutiles. Le « présentéisme », c'est ce système qui évalue la productivité d'une personne au temps passé sur le lieu de travail, aux heures les plus tardives particulièrement (le présentéisme du matin est moins efficace). Cette manière de reconnaître les mérites de chacun-e est bien sûr défavorable aux carrières féminines. Lire à ce sujet Le Temps des femmes de Dominique Méda.

 

(2) Je serais mal placée pour le faire, puisque je ne reconnais d'avantages que prophylactiques à l'exclusivité sexuelle, et que j'ai de l'aversion pour le modèle du couple hétéro tel qu'il s'exprime dans l'environnement qui est le mien.

 

(3) Même indignation bien-pensante au sujet des mariages de mineur-e-s, quand bien même ils ne seraient jamais consommés avant la puberté de la fille ou des conjoint-e-s, aucune société n'ayant de structures socio-sexuelles pédophiles. On aimerait plus de clairvoyance sur la manière dont le mariage s'insère dans un système de domination masculine (dots iniques, déracinement de l'épouse, considération moindre des femmes, écarts d'âge qui accompagnent la domination sociale, etc.). Ailleurs et ici.

 

(4) Il est d'ailleurs assez amusant de constater les liens entre l'invention du mariage romantique et celle de l'hétérosexualité (et partant, de l'homosexualité), les deux ayant en commun la notion d'exclusivité, de l'accès au corps de l'autre ou du désir. Et c'est dans les sociétés où existe encore le mariage arrangé que les pratiques homosexuelles ne fondent pas une identité LGBT, malgré l'offensive menée par les ONG occidentales pour imposer leurs normes socio-sexuelles (lire à ce sujet Joseph Massad, « L'empire de la sexualité, ou peut-on ne pas être homosexuel ou hétérosexuel »).

 

(5) Randall Collins, Sociological Insight: An Introduction to Nonobvious Sociology, Oxford UP, New York, 1982, cité dans l'ouvrage.

 

(6) J'ai déjà cité ici à plusieurs reprises l'observation d'Anne-Marie Marchetti (Perpétuités. Le Temps infini des longues peines) selon laquelle les femmes en prison ont l'air d'avoir dix ans de moins que leur congénères de plein air, tandis que les hommes en accusent dix de plus.

 

(7) Comme dans Amour de Michael Haneke, ajouterais-je, sauf qu'en réalité les rôles de genre ne sont pas exactement les mêmes et Ingmar Bergman avait bien compris qu'aucune obligation sociale ne pesait sur lui quand il a abandonné son épouse malade aux soins d'autres femmes.

 

(8) Une chanson masculiniste donc, qui me rappelle celle que j'avais apprise en cours d'allemand, où un homme blessé par une rupture demandait en bel canto : « Nous étions si heureux ensemble, pourquoi es-tu partie ? » Euh... peut-être était-elle partie parce qu'elle n'était pas heureuse, et parce qu'il ne prenait même pas la peine de s'en rendre compte ?

 

(9) Mileva Marić était bien meilleure mathématicienne que le physicien Einstein et des éléments de la théorie de la relativité exigent un niveau en maths dont on sait qu'il ne l'avait pas. Le mathématicien qui a donné un coup de main désintéressé était une mathématicienne... En échange, Einstein s'est permis d'affirmer que les femmes en général n'étaient pas douées pour la pensée abstraite, à l'exception de Marie Curie qui confirmait la règle.

 

(10) In Lynne Layton, Who's That Girl? Who's That Boy? Clinical Practice Meets Postmodern Gender Theory, The Analytic Press, Hillsdale, NY, 2004.

 

(11) En 2008, un magazine jeunesse suédois pose à 6000 enfants la question : « Avec qui parles-tu quand tu es triste ? » Avec maman à 41 %, un-e ami-e à 24 %, quelqu'un-e d'autre à 12 %, personne à 11 %, papa à 5 %. Où sont les « nouveaux pères » ?

 

(12) Voire maltraitant, comme c'est théorisé dans les discours de pick up artists. Jadis complaisamment traduit par « virtuose de la drague », cette figure est désormais comprise comme celle d'un violeur par manipulation, avec tout un échantillon de techniques : notons avec Liv Strömquist celle où dénigrer une femme la met en insécurité et l'oblige à chercher dans une figure pleine d'assurance (hélas c'est le même) la force qui lui manque, mais il en existe d'autres comme celle qui consiste à se présenter nu à la femme qu'on souhaite « lever » (puisque pick up n'a pas d'autre sens en anglais) pour la sidérer et la rendre incapable de dire non. L'essentiel étant non pas de tenter de mériter, de susciter et d'être à l'écoute d'un « oui » mais de justifier sa prédation par une absence de « non ». Sinon on a 5 à 10 % de chances d'aller en taule, le viol étant considéré comme un crime.

 

 

http://www.hobo-diffusion.com/uploads/fssproduitattachment/contre-le-masculinisme5.gifContre le masculinisme. Guide d'auto-défense intellectuelle, collectif Stop masculinisme, Bambule, Lyon, 2013, 160 pages, 8 euros

 

Cet ouvrage est à retrouver dans la bibliothèque de CheZ VioleTTe.


Le masculinisme s'impose insidieusement en Europe, après avoir pris ses aises au Québec. On l'a découvert à l'occasion de l'un ou l'autre des colloques que la mouvance organise, parfois avec le soutien de pouvoirs publics (1). On l'a croisé dans le film La Domination masculine (2009), pour lequel Patric Jean a infiltré l'un de ses réseaux et montré les principaux ressorts de la réaction anti-féministe. On a désormais (enfin !) un petit bouquin pour faire le point, grâce aux efforts d'un groupe mixte, anti-autoritaire, originaire de Grenoble, qui déplie son analyse en trois points : cause des pères, violence contre les hommes et crise de la masculinité. Trois points, trois mystifications.

 

La cause des pères divorcés ou séparés est bien souvent la porte d'entrée du masculinisme. Si la souffrance d'hommes privés de la garde de leur descendance peut émouvoir – surtout quand ils se perchent sur des grues de chantier – il faut rappeler que dans l'immense majorité des cas où les enfants sont confiés à maman, c'est avec l'accord des deux parents et pour prendre acte de ce fait : les femmes sont chargées du soin des enfants dans l'immense majorité des couples. Pas de complot « fémi-nazi » orchestré par les magistrates, donc, les « nouveaux pères » sont tout simplement beaucoup plus rares que l'image qu'on en donne. Il y a en revanche chez les pères privés de droits des motivations moins égalitaristes : tantôt de l'amour, tantôt un désir de contrôle sur les enfants (confiés à mamie ou à la nouvelle épouse)... ou sur la compagne qui tente de rompre. Parmi les pères perchés sur les grues, il a souvent été noté la présence d'un compagnon violent, comme souvent dans les rangs des mouvements de pères (2).

 

L'offensive des pères sur la garde alternée, qui pourrait à terme se substituer par défaut à la garde par l'un-e des parents, avec droit de visite de l'autre, est décryptée par les auteur-e-s, avec ses conséquences sur la vie des compagnes désirant rompre et qui ne le peuvent plus vraiment (il y a tant à organiser, à coordonner, et si l'ex est de mauvaise volonté on imagine sa capacité de nuisance) et ses conséquences économiques. Aujourd'hui, dans la plupart des cas, des pensions alimentaires, calculées sur le revenu du conjoint, permettent de donner aux enfants des couples séparés vivant chez leur mère un mode de vie approchant celui qu'ils et elles auraient eu avec leur père. Demain, si la garde alternée s'impose, chaque parent prendra soin des enfants avec les moyens qui sont les siens. Non seulement les femmes sont victimes d'une inégalité structurelle de revenus, en gagnant un quart de moins que les hommes à travail égal et en étant souvent contraintes aux emplois à temps partiel, mais il leur sera demandé les mêmes efforts. A cela il faut ajouter que les efforts seront même supérieurs, car les femmes portent des soins plus coûteux (soins de santé, habillement et équipement, etc.), dont les hommes se défaussent souvent. Des femmes plus pauvres que leurs ex dépenseront plus pour se charger du soin de leurs enfants à eux deux, vive l'égalité ! Les arguments fallacieux sur lesquels la cause avance sont les suivants : pas d'égalité de fait, mais exigence d'une égalité de droit (3) ; mise en avant de cas isolés, statistiquement non-représentatifs, pour influencer des politiques publiques dans le sens d'un déni des situations le plus couramment observées.

 

Mêmes arguments sur la question des hommes violents : la réalité des hommes battus n'est pas à négliger, mais elle ne permet pas de poser une symétrie des conditions comme le font les masculinistes en arguant d'un imaginaire « 50/50 » dans les situations de violence conjugale, ou en inventant le concept de « co-responsabilité » de la violence. Il faudrait entendre que les femmes usent d'une arme invisible, la violence verbale et la cruauté mentale, qui seraient largement sous-évaluées, et que les compagnes battues poussent à bout les hommes qui les frappent en les accablant de reproches, en étant peu respectueuses de leurs besoins de tranquillité domestique... Rappelons que dans les mécanismes du conjoint violent tels qu'ils sont souvent observés, il y a avant toute chose la violence psychologique (« tu es laide, sans moi tu ne serais rien ») et une aliénation qui coupe la femme des milieux dans lequel elle socialise. Seule, en détresse, elle est désormais à la merci de son conjoint. Ces plaintes, ces revendications de symétrie sur la question de la violence (et tant d'autres !) tentent de faire passer le message selon lequel il n'y a pas d'inégalité structurelle entre femmes et hommes : la domination masculine n'existe pas. La complaisance d'une Élisabeth Badinter ou d'une Marcela Iacub, dont les auteur-e-s rappellent qu'elles n'ont de cesse de dénoncer un « féminisme victimaire », sert bien les discours masculinistes. Si l'on ne peut pas réduire les réflexions sur le genre à des chiffres, il convient toutefois de les garder en tête, de ne pas oublier des réalités statistiques accablantes, collectées par les institutions ou par les chercheurs/ses (4) : les femmes souffrent majoritairement de la violence des hommes ; les hommes aussi souffrent, mais c'est majoritairement de la violence des autres hommes à leur égard. On appelle cela le patriarcat, un système de domination à plusieurs étages, des hommes sur les femmes, et des hommes dominants sur d'autres hommes plus faibles – ou supposément homosexuels.

 

Cette question de la symétrie et de la relativisation est bien un enjeu de la lutte contre le masculinisme : il ne faut pas laisser réduire les questions de genre, questions sociales et économiques, questions de représentations collectives, à des disparités inter-individuelles, à des parcours singuliers. Il faut retrouver une vision du social (avec ses classes dont les intérêts divergent) qui est depuis des décennies combattue par une autre, libérale, qui accable le « sociologisme » au nom de la liberté (et de la responsabilité) individuelles, et impose l'image d'un monde socio-économique où tout est possible et tient aux qualités de chacun-e. Les pauvres sont tout simplement moins méritant-e-s que leurs ami-e-s les riches. Cette manière individualiste et libérale d'appréhender les relations femmes-hommes est d'autant plus séduisante que femmes et hommes cohabitent comme ne le font pas des groupes humains entre lesquels il y a des discriminations semblables (5). C'est comme cela que je comprends le « cadre d'analyse sociale et politique adéquat » dont parlent les auteur-e-s au sujet des dangers du discours sur la masculinité. Sans celui-ci, la réflexion sur l'« identité » masculine bascule toujours vers un recentrage des questions de genre sur le masculin, vers une complaisance envers ce que sont les hommes aujourd'hui, pris dans un cadre de domination qu'ils aimeraient abandonner (si, si, on vous jure !) mais qu'ils ne prennent pas trop la peine de combattre, car s'ils en ont peut-être le désir, ils n'en ont pas la nécessité. Parler d'« identité », c'est remettre du biologique, de l'essentiel, dans cette construction sociale, c'est graver dans le marbre et les caractéristiques et les prérogatives (différentes mais « complémentaires ») des personnes des deux sexes (6), soit un mauvais point de départ.

 

Le masculinisme n'est pas le continent caché par le féminisme, l'autre versant des études de genre. Les études sur la masculinité sont certes nécessaires mais les auteur-e-s prennent la peine de noter de nombreuses dérives : le parcours intellectuel de Daniel Welzer-Lang, dont l'étude du masculin a perdu de vue les fondamentaux féministes ; le discours sur la « crise de la masculinité » repris dans la grande presse (7). Il faut donc être particulièrement attentif aux discours masculins sur les questions de genre, quand l'anti-féminisme frontal d'un Zemmour cache un peu facilement certaines attitudes de reprise en main du féminisme, sommé de devenir neutre-universel, et de faire la même part aux hommes que partout ailleurs dans une société androcentrée, une question que j'ai abordée ici.

 

Ce livre-ci est court, il a de l'impact, mais il nous laisse sur notre faim... Heureusement, sa bibliographie est bien fournie et il nous renvoie vers d'autres lectures : d'abord les écrits de féministes matérialistes comme Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu et Colette Guillaumin ; ensuite ceux d'hommes qui se sont interrogés sur la position des hommes au regard de la domination masculine autrement que pour la rendre moins inconfortable. Il s'agit de Léo Thiers-Vidal, de John Stoltenberg (8) et de Francis Dupuis-Déri, chercheur québécois engagé contre le mouvement masculiniste. Une porte d'entrée, donc, accessible tant par son propos que par son prix, et qui permet de poursuivre la réflexion ou de passer à l'action, puisque la vigilance anti-masculiniste commence à s'organiser.

 

Andree O. Fobb

 

(1) Voir la polémique menée par Vigilance anti-masculiniste mixte organisée et solidaire (Vamos) sur l'accueil de « Paroles d'hommes » par l'Institut pour l'égalité entre femmes et hommes à Bruxelles et les institutions belges en octobre 2008.

 

(2) Accusation qui est étayée dans l'ouvrage. Il faut rappeler ici le syndrome d'aliénation parentale (SAP), un outil psychologisant farfelu dont les auteur-e-s font ici l'histoire et qui fait désormais autorité : la violence psychologique, physique ou sexuelle du père rapportée par ses enfants dans les situations de divorce ou de séparation peut ne plus être utilisée pour le priver de ses droits. Le SAP explique que ces allégations ne peuvent être qu'inventées par un enfant manipulé par sa mère. Léo Thiers-Vidal, dans le précédent ouvrage des éditions Bambule, Rupture anarchiste et trahison proféministe, rapportait des cas poignants d'enfants laissés à la garde de pères ouvertement pédophiles.

 

(3) J'avais abordé cette question du déni des inégalités socio-économiques en milieu militant ; les ressorts me semblent être les mêmes et toucher à notre vision libérale des rapports sociaux.

 

(4) Voir Maryse Jaspard, Les Violences contre les femmes, La Découverte, réédité depuis 2005. Mais c'est l'ouvrage collectif Penser la violence des femmes (dir. Coline Cardi et Geneviève Pruvost, La Découverte, 2012) qu'il conviendrait désormais de citer...

 

(5) C'est une piste que j'ouvre de mon fait, ayant vu certains usages proto-masculinistes de l'intersectionnalité, ou tentative de croisement de plusieurs systèmes de domination (économique, de genre, de race, etc.). C'est un homme aisé qui nie aux féministes le droit de s'exprimer sur la prostitution, puisque celle-ci met en jeu des femmes pauvres et souvent migrantes. Aisée et/ou blanche, une féministe doit laisser parler les hommes-neutres et les laisser mettre la prostitution hors système de domination femmes-hommes. C'est aussi, de manière plus ridicule, un « féministe » qui explique à une féministe qu'il n'est pas facile d'être ch'ti, et que la discrimination dont il est victime n'est pas beaucoup moins pénible...

 

(6) Même si, quand on se penche un peu sérieusement sur la question, on en trouve cinq ! Lire la biologiste Anne Fausto-Sterling sur le caractère socialement construit de la binarité des sexes.

 

(7) J'ajoute qu'au printemps 2013 Sciences humaines et Books sont aussi entrés dans la danse. Ce dernier rendait compte d'une certaine ville aux USA ou les femmes d'une certaine classe d'âge gagnaient plus que leurs alter ego masculins – voilà la question des disparités de revenu résolue ! (Et tant pis si, passé 35 ans, madame qui avait réussi à imposer une maternité tardive se mettait, surprise, à gagner moins que monsieur pour le reste de ses jours.) L'un des ouvrages qui a justifié le déchaînement, Sauvons les garçons ! (Jean-Louis Auduc, Descartes et Cie, 2009), peut pourtant être lu avec un regard féministe. La soumission des petites filles à des façons d'être perçues comme féminines et valorisées quand elles sont le fait de femmes (complaisance, obéissance, etc.) leur est bénéfique à un seul endroit : l'école. Elles obtiennent ainsi des gratifications qui sont refusées aux petits garçons... jusqu'à ce que l'ordre soit rétabli, puisque les femmes sont moins nombreuses que les hommes en classes préparatoires, écoles d'ingénieur et doctorat, où d'autres qualités sont ensuite requises, comme une grande confiance en soi qui est plus facilement inculquée aux derniers.

 

(8) Refuser d'être un homme. Pour en finir avec la virilité, Syllepses, 2013. Un ouvrage dont il est question ici.

 

 

 

 

Martha-Jane-Cannary-Blanchin-PerrissinMartha Jane Cannary, La vie aventureuse de celle que l'on nommait Calamity Jane

Bande dessinée en trois tomes de Matthieu Blanchin et Christian Perrissin aux éditions Futuropolis, 2008.9782743616205FS

 

 

 

 

Lettres à sa fille, Calamity Jane, éditions Rivages.

 

Une magnifique occasion de découvrir la vie d'une femme devenue une légende.

 

Trois albums au superbe dessin en noir et blanc sur l'histoire d'une femme éprise de liberté et qui en a payé le prix tout au long de sa vie mouvementée.

Calamity Jane, qui s'habillait, jurait, chiquait et buvait comme un homme, voulait surtout et à tout prix être libre, préférant parcourir le Far West à cheval et vivre de petits boulots que de se ranger au service d'un mari.

Après la naissance de sa fille, elle a conscience que cette vie n'est pas idéale pour élever un enfant et se résout, le cœur déchiré, à confier sa chère Janey à un riche couple qui s'occupera d'elle comme de son propre enfant et qui enverra à Calamity Jane des nouvelles de sa fille chaque année.

C'est alors qu'elle entreprend l'écriture de ses célèbres Lettres à sa fille dans lesquelles elle lui fait part de ses aventures et de sa douleur de l'avoir abandonnée. Janey ne lira ce poignant témoignage d'amour qu'après la mort de sa mère.

 

Deux ouvrages à lire en regard, à retrouver dans la bibliothèque de Chez Violette.

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