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J'ai tout du mec soigné

18 Octobre 2014 , Rédigé par violette Publié dans #Textes

J'ai tout du mec soigné : je m'achète mes fringues, pas besoin de maman ou d'une copine, je les choisis parce qu'elles me plaisent, je les mets de côté quand elles sont tachées ou abîmées (même si j'ai du mal quand elles me plaisent bien) et je fais attention à coordonner les couleurs. Je me lave tous les jours, les cheveux tous les deux-trois jours, je mets du déo bio, je ne me fais pas couper les tifs par n'importe qui et je suis fidèle à mon coiffeur quand j'en sors avec une tête qui me plaît. Je satisfais aux standards sociaux en matière de gestion des poils et je me coupe les ongles au lieu de les ronger. Je ne suis pas un monstre d'élégance, mais je fais ma part. Tout va bien ?

 

Sauf que... je suis une meuf et tout ça n'est vraiment pas assez. Depuis des années j'entends autour de moi des conseils d'une grande bienveillance, quoique blessants, et je n'ai pas remarqué de différence quand ils me sont accordés par des féministes ou par des copines qui ne s'engagent pas dans le domaine des inégalités femmes-hommes. Ma question s'adresse à toutes les féministes : est-il possible de faire coïncider la complaisance à des standards franchement inégaux en matière de vêtement et de soin du corps avec une volonté d'émancipation des femmes ?

 

Rappelons deux-trois choses sur les vêtements féminins (merci à Monika, vendeuse de fringues féministe à qui je dois ces remarques) : ils sont globalement plus légers, plus fragiles et plus chers que les vêtements masculins. Même si l'on remarque que les femmes sont souvent plus frileuses que les hommes, ce sont elles qui ne portent pas tout l'hiver des chaussettes, se contentant parfois de bas avec le dos du pied éventuellement nu.

 

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Ici les tout premier résultats d'une recherche en ligne : en haut « chaussure femme », en bas « chaussure » tout court. (Google fait mieux et affiche bottes, escarpins, baskets, etc.)

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Le vêtement féminin répond moins que le vêtement masculin à des besoins physiologiques : confort thermique, confort pour la marche. Il est en revanche en phase avec des attentes un peu particulières, assez largement tournées vers l'agrément d'autrui. En ce sens il accompagne le stéréotype sexiste qui exige d'une femme qu'elle soit agréable aux autres et tournée vers leur satisfaction. Lors du tsunami sur l'océan Indien, fin 2004, il se raconte que les femmes ont été plus nombreuses à mourir noyées que les hommes, et cela pour deux raisons. Elles ont perdu du temps à tenter de sauver leurs proches (malédiction du chien de berger) et elles ont été entravées par leurs vêtements trop lâches, qui se prenaient dans les obstacles (malédiction d'Isabella Duncan). Même si, ici et maintenant, les standards vestimentaires ne tuent pas (seulement les standards corporels, qui poussent au suicide ou à l'anorexie), comment des féministes peuvent-elles se satisfaire de cet ordre des choses ?

 

La satisfaction de l'ordre hétérosexuel

 

Première réponse : la contrainte est internalisée. Faire plaisir à l'autre, il se trouve que ça correspond à « ma volonté très personnelle de me faire plaisir à moi, si si ».

 

Deuxième réponse : les coûts du non-conformisme sont trop élevés. Mon allure vestimentaire, toujours sujette à la critique, n'a d'égal dans la misère que mes capacités à la séduction hétérosexuelle. (Là aussi, j'ai du mal avec l'idée de répondre passivement et complaisamment à des mouvements comme « Tu es très intelligente, en fait... [pour une femme et je te dis ça parce que j'aimerais tant une pipe et que je te crois assez bête pour tomber dans le panneau] », soit des paroles sans sincérité, condescendantes et manipulatrices. En revanche je me trouve de grandes capacités de séduction en régime amical, au point qu'il m'est déjà arrivé de me demander pourquoi, quand je passais la soirée avec un couple hétéro de rencontre, l'homme ne finissait pas par me balancer un pain dans la gueule.) Pour mener une vie affective et sexuelle épanouie, me dit-on, s'habiller de manière « féminine » est un passage obligé, histoire de signifier ma disponibilité sexuelle, ou plutôt mon allégeance à l'ordre hétérosexuel, puisque c'est aussi le costume des femmes hétéro qui ne sont plus disponibles sexuellement. Bon... Le souci, c'est que m'habiller comme je le fais ne m'a pas mise à l'abri du harcèlement de rue. Quand l'ordre hétérosexuel a envie de marquer son territoire, il ne s'embarrasse pas d'être à l'écoute de signes de disponibilité et s'arroge des droits sur toutes les meufs, jolies fringues ou pas.

 

Cela fait beaucoup de complaisance vis-à-vis de préjugés sexistes. Et un peu d'hypocrisie, parce qu'on entend souvent que la beauté est intérieure, mais il reste acquis qu'il faut des signes extérieurs pour donner envie de regarder dedans. Et pour cela, il faudrait envoyer des signes qui se voient de loin, véritables gyrophares de la séduction (cheveux longs, décolleté, etc.), tandis que les signes plus délicats d'attention à soi restent invisibles : une main soignée par exemple, même si les ongles ne sont pas longs. Quid de l'attention aux autres, qui justifierait l'attention à soi, quand elle se limite à des signes aussi grossiers ? C'est blessant, d'entendre des copines aux cheveux gras et aux ongles noirs ou rongés me dire que je ne prends « pas soin de [m]oi » ou me comparer, parlant d'un niveau de négligence égal, à un homme qui a des croûtes sur le visage et n'a jamais pensé à se passer un produit hydratant dessus (de l'huile de beignet ferait l'affaire).

 

La haine des femmes

 

« Noir, ça mincit et ça n'attire pas l'attention. » « Tu devrais porter des manches plus longues. C'est ce que fait ma sœur qui est un peu forte et ça lui va très bien. » « Non, mais des vêtements amples, qui cachent un peu tes formes. » Merci de bien vouloir disparaître.

 

Cet été j'ai pris le soleil comme jamais, en débardeur pour une fois, et pour une fois je n'ai pas de trace de bronzage aux manches. Je m'aime bien comme ça... mais prière de cacher l'objet du délit, mes bras sont trop gros.

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Vision de l'horreur de bras de grosse infligée aux lecteurs et lectrices de ce blog...

 

Comment apprendre à ne pas avoir honte de son corps s'il faut le cacher ? Je comprends la logique qui tient à l'idée de mettre en valeur le meilleur de soi et de laisser le regard glisser sur le reste. Mais quel effet sur une grosse, quand pas une partie du corps n'échappe à la censure ? Pas le ventre qui boudine, pas les fesses trop grosses, pas les bras ou les mollets, trop épais. Mais tu as de très beaux yeux ! Finalement il faudrait s'habiller tout en noir et en tentures qui cachent le désastre mais se font un peu cintrées à la hauteur des mamelles (les miens sont encore un peu bien, j'ai droit). A part ça, toutes les femmes sont belles... A part ça, toutes les femmes doivent aimer leur corps. Ou ce qu'il en reste.

 

Je ne pense pas pouvoir apporter sur la question de parole définitive : je ne suis pas élégante, je n'ai pas le goût des jolies choses, ou pas très poussé. Je pense qu'on doit pouvoir trouver un meilleur compromis que le mien (!) entre élégance et complaisance aux us sexistes, et j'apprécierais l'aide de mes copines si elle ne me rappelait pas si violemment des normes de genre qui me posent problème. Car ces attentions-là ne sont pas néfastes en soi, comme Mona Chollet le rappelle dans le deuxième chapitre de Beauté fatale, qui fait état de l'habitude de se parer dans toutes les cultures, quel que soit le genre. Mais ce goût pour la beauté doit être remis en question au regard de son usage inégalitaire en régime patriarcal, et de la contrainte et de l'insécurité qu'il impose aux seules femmes.

 

Si nous n'apprenons pas à nous regarder les unes les autres différemment, qui le fera ?

 

 

Tchak est également l'auteure (collective) du billet « Du côté des moches » sur gendertrouble.org.

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Carmela 21/07/2016 13:33

Ce texte est vraiment intéressant. J’ai retrouvé tout les détails qui me faisait douter