La cause des pères divorcés ou séparés est bien souvent la porte d'entrée du masculinisme. Si la souffrance d'hommes privés de la garde de leur descendance peut émouvoir – surtout quand ils se perchent sur des grues de chantier – il faut rappeler que dans l'immense majorité des cas où les enfants sont confiés à maman, c'est avec l'accord des deux parents et pour prendre acte de ce fait : les femmes sont chargées du soin des enfants dans l'immense majorité des couples. Pas de complot « fémi-nazi » orchestré par les magistrates, donc, les « nouveaux pères » sont tout simplement beaucoup plus rares que l'image qu'on en donne. Il y a en revanche chez les pères privés de droits des motivations moins égalitaristes : tantôt de l'amour, tantôt un désir de contrôle sur les enfants (confiés à mamie ou à la nouvelle épouse)... ou sur la compagne qui tente de rompre. Parmi les pères perchés sur les grues, il a souvent été noté la présence d'un compagnon violent, comme souvent dans les rangs des mouvements de pères (2).

 

L'offensive des pères sur la garde alternée, qui pourrait à terme se substituer par défaut à la garde par l'un-e des parents, avec droit de visite de l'autre, est décryptée par les auteur-e-s, avec ses conséquences sur la vie des compagnes désirant rompre et qui ne le peuvent plus vraiment (il y a tant à organiser, à coordonner, et si l'ex est de mauvaise volonté on imagine sa capacité de nuisance) et ses conséquences économiques. Aujourd'hui, dans la plupart des cas, des pensions alimentaires, calculées sur le revenu du conjoint, permettent de donner aux enfants des couples séparés vivant chez leur mère un mode de vie approchant celui qu'ils et elles auraient eu avec leur père. Demain, si la garde alternée s'impose, chaque parent prendra soin des enfants avec les moyens qui sont les siens. Non seulement les femmes sont victimes d'une inégalité structurelle de revenus, en gagnant un quart de moins que les hommes à travail égal et en étant souvent contraintes aux emplois à temps partiel, mais il leur sera demandé les mêmes efforts. A cela il faut ajouter que les efforts seront même supérieurs, car les femmes portent des soins plus coûteux (soins de santé, habillement et équipement, etc.), dont les hommes se défaussent souvent. Des femmes plus pauvres que leurs ex dépenseront plus pour se charger du soin de leurs enfants à eux deux, vive l'égalité ! Les arguments fallacieux sur lesquels la cause avance sont les suivants : pas d'égalité de fait, mais exigence d'une égalité de droit (3) ; mise en avant de cas isolés, statistiquement non-représentatifs, pour influencer des politiques publiques dans le sens d'un déni des situations le plus couramment observées.

 

Mêmes arguments sur la question des hommes violents : la réalité des hommes battus n'est pas à négliger, mais elle ne permet pas de poser une symétrie des conditions comme le font les masculinistes en arguant d'un imaginaire « 50/50 » dans les situations de violence conjugale, ou en inventant le concept de « co-responsabilité » de la violence. Il faudrait entendre que les femmes usent d'une arme invisible, la violence verbale et la cruauté mentale, qui seraient largement sous-évaluées, et que les compagnes battues poussent à bout les hommes qui les frappent en les accablant de reproches, en étant peu respectueuses de leurs besoins de tranquillité domestique... Rappelons que dans les mécanismes du conjoint violent tels qu'ils sont souvent observés, il y a avant toute chose la violence psychologique (« tu es laide, sans moi tu ne serais rien ») et une aliénation qui coupe la femme des milieux dans lequel elle socialise. Seule, en détresse, elle est désormais à la merci de son conjoint. Ces plaintes, ces revendications de symétrie sur la question de la violence (et tant d'autres !) tentent de faire passer le message selon lequel il n'y a pas d'inégalité structurelle entre femmes et hommes : la domination masculine n'existe pas. La complaisance d'une Élisabeth Badinter ou d'une Marcela Iacub, dont les auteur-e-s rappellent qu'elles n'ont de cesse de dénoncer un « féminisme victimaire », sert bien les discours masculinistes. Si l'on ne peut pas réduire les réflexions sur le genre à des chiffres, il convient toutefois de les garder en tête, de ne pas oublier des réalités statistiques accablantes, collectées par les institutions ou par les chercheurs/ses (4) : les femmes souffrent majoritairement de la violence des hommes ; les hommes aussi souffrent, mais c'est majoritairement de la violence des autres hommes à leur égard. On appelle cela le patriarcat, un système de domination à plusieurs étages, des hommes sur les femmes, et des hommes dominants sur d'autres hommes plus faibles – ou supposément homosexuels.

 

Cette question de la symétrie et de la relativisation est bien un enjeu de la lutte contre le masculinisme : il ne faut pas laisser réduire les questions de genre, questions sociales et économiques, questions de représentations collectives, à des disparités inter-individuelles, à des parcours singuliers. Il faut retrouver une vision du social (avec ses classes dont les intérêts divergent) qui est depuis des décennies combattue par une autre, libérale, qui accable le « sociologisme » au nom de la liberté (et de la responsabilité) individuelles, et impose l'image d'un monde socio-économique où tout est possible et tient aux qualités de chacun-e. Les pauvres sont tout simplement moins méritant-e-s que leurs ami-e-s les riches. Cette manière individualiste et libérale d'appréhender les relations femmes-hommes est d'autant plus séduisante que femmes et hommes cohabitent comme ne le font pas des groupes humains entre lesquels il y a des discriminations semblables (5). C'est comme cela que je comprends le « cadre d'analyse sociale et politique adéquat » dont parlent les auteur-e-s au sujet des dangers du discours sur la masculinité. Sans celui-ci, la réflexion sur l'« identité » masculine bascule toujours vers un recentrage des questions de genre sur le masculin, vers une complaisance envers ce que sont les hommes aujourd'hui, pris dans un cadre de domination qu'ils aimeraient abandonner (si, si, on vous jure !) mais qu'ils ne prennent pas trop la peine de combattre, car s'ils en ont peut-être le désir, ils n'en ont pas la nécessité. Parler d'« identité », c'est remettre du biologique, de l'essentiel, dans cette construction sociale, c'est graver dans le marbre et les caractéristiques et les prérogatives (différentes mais « complémentaires ») des personnes des deux sexes (6), soit un mauvais point de départ.

 

Le masculinisme n'est pas le continent caché par le féminisme, l'autre versant des études de genre. Les études sur la masculinité sont certes nécessaires mais les auteur-e-s prennent la peine de noter de nombreuses dérives : le parcours intellectuel de Daniel Welzer-Lang, dont l'étude du masculin a perdu de vue les fondamentaux féministes ; le discours sur la « crise de la masculinité » repris dans la grande presse (7). Il faut donc être particulièrement attentif aux discours masculins sur les questions de genre, quand l'anti-féminisme frontal d'un Zemmour cache un peu facilement certaines attitudes de reprise en main du féminisme, sommé de devenir neutre-universel, et de faire la même part aux hommes que partout ailleurs dans une société androcentrée, une question que j'ai abordée ici.

 

Ce livre-ci est court, il a de l'impact, mais il nous laisse sur notre faim... Heureusement, sa bibliographie est bien fournie et il nous renvoie vers d'autres lectures : d'abord les écrits de féministes matérialistes comme Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu et Colette Guillaumin ; ensuite ceux d'hommes qui se sont interrogés sur la position des hommes au regard de la domination masculine autrement que pour la rendre moins inconfortable. Il s'agit de Léo Thiers-Vidal, de John Stoltenberg (8) et de Francis Dupuis-Déri, chercheur québécois engagé contre le mouvement masculiniste. Une porte d'entrée, donc, accessible tant par son propos que par son prix, et qui permet de poursuivre la réflexion ou de passer à l'action, puisque la vigilance anti-masculiniste commence à s'organiser.

 

Andree O. Fobb

 

(1) Voir la polémique menée par Vigilance anti-masculiniste mixte organisée et solidaire (Vamos) sur l'accueil de « Paroles d'hommes » par l'Institut pour l'égalité entre femmes et hommes à Bruxelles et les institutions belges en octobre 2008.

 

(2) Accusation qui est étayée dans l'ouvrage. Il faut rappeler ici le syndrome d'aliénation parentale (SAP), un outil psychologisant farfelu dont les auteur-e-s font ici l'histoire et qui fait désormais autorité : la violence psychologique, physique ou sexuelle du père rapportée par ses enfants dans les situations de divorce ou de séparation peut ne plus être utilisée pour le priver de ses droits. Le SAP explique que ces allégations ne peuvent être qu'inventées par un enfant manipulé par sa mère. Léo Thiers-Vidal, dans le précédent ouvrage des éditions Bambule, Rupture anarchiste et trahison proféministe, rapportait des cas poignants d'enfants laissés à la garde de pères ouvertement pédophiles.

 

(3) J'avais abordé cette question du déni des inégalités socio-économiques en milieu militant ; les ressorts me semblent être les mêmes et toucher à notre vision libérale des rapports sociaux.

 

(4) Voir Maryse Jaspard, Les Violences contre les femmes, La Découverte, réédité depuis 2005. Mais c'est l'ouvrage collectif Penser la violence des femmes (dir. Coline Cardi et Geneviève Pruvost, La Découverte, 2012) qu'il conviendrait désormais de citer...

 

(5) C'est une piste que j'ouvre de mon fait, ayant vu certains usages proto-masculinistes de l'intersectionnalité, ou tentative de croisement de plusieurs systèmes de domination (économique, de genre, de race, etc.). C'est un homme aisé qui nie aux féministes le droit de s'exprimer sur la prostitution, puisque celle-ci met en jeu des femmes pauvres et souvent migrantes. Aisée et/ou blanche, une féministe doit laisser parler les hommes-neutres et les laisser mettre la prostitution hors système de domination femmes-hommes. C'est aussi, de manière plus ridicule, un « féministe » qui explique à une féministe qu'il n'est pas facile d'être ch'ti, et que la discrimination dont il est victime n'est pas beaucoup moins pénible...

 

(6) Même si, quand on se penche un peu sérieusement sur la question, on en trouve cinq ! Lire la biologiste Anne Fausto-Sterling sur le caractère socialement construit de la binarité des sexes.

 

(7) J'ajoute qu'au printemps 2013 Sciences humaines et Books sont aussi entrés dans la danse. Ce dernier rendait compte d'une certaine ville aux USA ou les femmes d'une certaine classe d'âge gagnaient plus que leurs alter ego masculins – voilà la question des disparités de revenu résolue ! (Et tant pis si, passé 35 ans, madame qui avait réussi à imposer une maternité tardive se mettait, surprise, à gagner moins que monsieur pour le reste de ses jours.) L'un des ouvrages qui a justifié le déchaînement, Sauvons les garçons ! (Jean-Louis Auduc, Descartes et Cie, 2009), peut pourtant être lu avec un regard féministe. La soumission des petites filles à des façons d'être perçues comme féminines et valorisées quand elles sont le fait de femmes (complaisance, obéissance, etc.) leur est bénéfique à un seul endroit : l'école. Elles obtiennent ainsi des gratifications qui sont refusées aux petits garçons... jusqu'à ce que l'ordre soit rétabli, puisque les femmes sont moins nombreuses que les hommes en classes préparatoires, écoles d'ingénieur et doctorat, où d'autres qualités sont ensuite requises, comme une grande confiance en soi qui est plus facilement inculquée aux derniers.

 

(8) Refuser d'être un homme. Pour en finir avec la virilité, Syllepses, 2013. Un ouvrage dont il est question ici.